Nouveau roman : "Mon père croyait..."

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Chapitre 1

Souvenir douloureux - fin histoire 22 août 2012

 

-          Je me souviens de ce soir d’avril 1998 comme si c’était hier. Avec les années, ma rage s’était muée en frénésie de réussite.

 

Elle écoutait attentivement, muette, pour ne pas suspendre ou écourter la révélation du jeune homme. Elle observait l’éclat, à la surface de ses yeux bleus sans distinguer les reflets verts.

 

-          C’est vrai… Je n’ai jamais pardonné. Aujourd’hui encore, cette dispute résonne douloureusement dans ma tête. Pourtant, quatorze années se sont écoulées.

 

Les mots chuchotés couvraient le silence assourdissant du couloir de l’hôpital. Le caractère rassurant et la perspective des soins réparateurs auraient dû prédominer dans son esprit. Mais pour Arthur, au contraire, ce lieu dénué de chaleur évoquait la crevasse d’un glacier, un lieu inhospitalier fréquenté par accident. La lueur trop faible de cette fin d’après-midi n’avait pas encore cédé la place à l’éclairage électrique. Le soleil mourrait derrière les bâtiments alentours, bien plus hauts. Les murs étaient d’une sobriété glaciale que de trop pâles tableaux ne parvenaient pas à réchauffer. L’endroit était incroyablement désert. Le calme renforçait la puissance des paroles contenus et des regards appuyés. Soudain, déchirant le silence, un concert de grincements perturba la confession. Des talons percutèrent les dalles, précédant le chariot d’une vieille infirmière, épuisée.

 

Arthur s’exprimait d’une voix grave. Le jeune homme qui parlait était blond, beau, grand, intelligent. Il se remémorait un souvenir, dans un élan de sincérité sans artifice. Dans cette évocation transpirait une profonde blessure, jamais cicatrisée.

 

-          Nous venions de nous attabler pour le dîner. Les bougies, les parfums, les scintillements, la musique choisie par mon père, tout est limpide dans mes souvenirs. Il était à la maison depuis quatre jours et s’apprêtait à repartir pour une nouvelle et longue expédition. Il partait à l’assaut des sommets, supplantant tous les grands alpinistes concurrents. Les chronomètres confirmaient ses performances. Il revenait victorieux et collectionnait les records.

 

Arthur prit une profonde inspiration. Il releva furtivement les yeux. S’il avait voulu vérifier qu’elle était encore à ses côtés il ne s’y serait pas pris différemment.

 

-          Ton père était alpiniste, avant ?

 

-          Mon père aurait pu être pianiste, scientifique ou médecin, il aurait réussi à l’identique. Il était doué et généreux en efforts. Il se fixait un sommet à atteindre et le conquérait.

 

La jeune femme le fixait, et attendait patiemment qu’il poursuive son récit. Elle découvrait un autre homme et s’émerveillait de l’étonnante délicatesse qu’il dévoilait. Sa voix était devenue plus douce.

 

-          Tout était prêt pour la fête de famille improvisée. Ma sœur avait aidé notre mère à desservir la table. En attendant qu’elles reviennent avec mon gâteau d’anniversaire, mon père exposa un poster, la représentation photographique d’une montagne. Pointant du doigt quelques ressauts et pentes abruptes, il détailla les difficultés qu’il aurait à surmonter pour atteindre le sommet du K2. Il me précisait qu’il s’agissait du quatorzième et dernier sommet de plus de 8 000 mètres qu’il lui restait à vaincre. A l’instar des ses précédentes réussites, il tenait à le gravir plus rapidement qu’aucun autre himalayiste. Il livrerait le combat totalement seul et sans assistance. La plus belle escalade, disait-il. Après l’ascension de cette montagne de 8 611 mètres d’altitude, il serait le premier homme sur Terre à les avoir vaincus si rapidement, et avec autant de courage. Le K2, ou encore Chogo Gangri était le plus difficile à gravir. A cette époque mon père était incontestablement le meilleur. J’étais très fier. Il m’a transmis la force de gagner, de surmonter les difficultés, de me dépasser. Je lui dois tout, cette énorme soif de réussite, dans tous les domaines… sauf avec les femmes.

 

Face à lui, Laurine, jeune médecin, l’écoutait patiemment. Comme à son habitude, elle ne l’interrompait pas. Elle appréciait ces moments de partage. Elle écoutait et s’enrichissait de cet homme aux confessions douloureuses, cet homme finalement tendre, et à la carapace pourtant si dure. Il continuait tandis qu’elle l’observait, épiant ses moindres gestes. Le regard bleu azur d’Arthur s’était obscurci. Ses yeux troublants s’étaient teintés d’encre sombre, de reflets de mer tourmentée. Il ne croisait jamais les yeux captivants de Laurine, fuyant leur terrible sincérité. Elle était très belle et pourtant il n’avait jamais imaginé la conquérir, sans d’ailleurs chercher une explication. Son récit n’était pas terminé. Elle en connaissait déjà le premier passage, mais ce soir il alla bien plus loin, abandonnant tous ses secrets à ces oreilles attentives.