Nouveau roman : "Mon père croyait..."

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Lorsque son père parlait d’Heinrich Harrer, il s’attardait sur l’immense succès de son livre « Sept ans au Tibet » avec une envie non dissimulée de l’imiter un jour. Arthur avait obtenu d’assister au Festival international du film de Toronto pour assister à la projection de ce chef-d’œuvre du cinéma, en septembre 1997. Il avait du voir le film une vingtaine de fois, depuis 1997, et dans un même temps, espéré que son père lui aussi transforme l’un de ses livres en film, un jour. Lorsqu’Heinrich Harrer était décédé, en 2006, Arthur avait été très triste de ne l’avoir jamais rencontré personnellement. Le désespoir d’être privé de son propre père, exilé quelque part en Inde depuis l’ascension de son quatorzième sommet de plus de huit mille mètres s’était fait plus vif encore à ce moment-là. Dans ce moment de détresse sans écho, il s’était fixé un nouvel objectif de réussite, plus grand encore. Il venait de l’atteindre deux jours plus tôt. Aujourd’hui, il était puissant et respecté. A 29 ans, il avait rattrapé ses rêves avec une volonté et une détermination inégalées. Que pouvait-il réussir de plus ? Assis sur ce banc, à regarder autour de lui comme un jeune enfant qui découvre le parc et la nature, il se sentait vidé de toute son énergie. Il réalisait qu’il n’avait pas prévu d’objectif plus haut et se sentit malheureux.

 

Arthur remarqua un point commun entre ces sportifs de haut niveau, ses héros contemporains. Nombreux s’engageaient dans une nouvelle vie, peut-être pour ne pas sombrer dans une dépression liée au constat rude de la baisse des performances physiques. Ces alpinistes hors normes trouvaient un nouvel épanouissement grâce à la transition de l’effort physique à l’effort intellectuel. L’écriture devenait un exutoire pour libérer les démons qui les avaient hantés pendant les instants de peur, en mauvaise posture contre la paroi, ou les nuits de survie précaire. Certaines craintes les avaient talonnés jusqu’au retour d’expédition et peut-être après, avec les souvenirs des compagnons abandonnés à la haute altitude. Il constata qu’après leurs péripéties au goût salé de la sueur et des frayeurs, les alpinistes devaient confier au papier l’inégale lutte et la terrifiante incertitude. Ils devaient se forcer à utiliser des mots qui puissent être lus, des photos qui puissent être vues pour produire des livres qui puissent être ouverts. Arthur se demanda si tous les alpinistes ou les aventuriers qui avaient vécus des moments hors du commun éprouvaient le besoin de se retrancher et de s’isoler comme son père. Adulte, il avait changé. Dans les souvenirs approximatifs, comme dissimulés par une brume matinale, il restait partagé. Il entretenait une rancœur contre sa mère, pour avoir ordonné à son père de ne plus revenir. Mais avec sa maturité grandissante, il nourrissait une incompréhension croissante envers son père pour avoir obéit. Jusqu’à ce jour, toujours occupé à atteindre d’autres sommets dans le monde redoutable et inhumain de la haute finance, il ne s’était jamais arrêté pour y réfléchir. Son père avait tout quitté pour ses conquêtes, et lui, en avait fait de même.

 

Désemparé par cette découverte, après une exploration au plus profond de lui-même, il éprouva une immense lassitude autant que le besoin de parler à sa sœur. Il prit son téléphone et l’appela.

 

-          C’est moi. Ca ne va pas du tout. Je peux te voir ?