Extrait "haute-montagne"

Elle était observatrice et se disait que Nick devait entretenir sa forme physique pour d’autres raisons que pour le pilotage d’hélicoptères. Elle vit une longue et vilaine cicatrice sur sa main droite.

-          Qu’avez-vous à la main, vous vous êtes blessé ? »

Sa question était sortie de sa bouche sans réfléchir, avec la fougue de la jeunesse. Elle n’avait pas réfléchi aux conséquences. Elle n’avait pas plus envisagé que la raison pouvait être déplaisante. Nick s’apprêtait à plonger dans un profond sommeil mais reprit rapidement ses esprits. Il hésita. Puis il dit :

-          C’est une corde qui a pénétré dans ma chair et j’ai failli à mon devoir ».

Sa voix était grave, son regard sombre à présent. Il parlait calmement.

-          Vous n’êtes pas marié, ou vous ne portez pas votre alliance pour ne pas écarter les jeunettes comme cette hôtesse de l’air ? »

Nick se dit qu’elle lui faisait subir une sorte d’examen de passage. Il se résolut à se livrer pour lui témoigner sa confiance et apprivoiser la colombe.

-          C’est une blessure que j’ai eue en haute-montagne. Nous étions avec… une femme. Nous étions un groupe d’amis conduits par quatre sherpas. L’ascension de ce sommet en himalayen s’annonçait très bien. Elle rêvait de gravir les huit-mille-cent-vingt-six mètres du Naga Parbat. Cette montagne est entièrement au Pakistan. Son nom veut dire « montagne nue ». C’est pour cette raison qu’elle avait décidé que ce serait ce sommet, notre premier huit-mille. Avec la montagne nue, rien à dissimuler, un engagement total sur les pentes de la montagne tueuse. Avant nous, le sommet s’était laissé arpenter cent-quatre-vingt-cinq fois et avait gardé près de lui soixante corps.

Sarah observait à présent la bouche de Nick, ses yeux perdus, ses cheveux foncés et ses joues rasées. Elle crut apercevoir, dans un œil, l’humidité d’une larme tandis que Nick poursuivait son récit.

-          Elle grimpait mieux que moi. C’était une aventurière dans l’âme. Chantal aimait trop la vie pour être ralentie et je n’étais sans doute pas autorisé à lui demander qu’elle s’arrête pour gaspiller son temps à mes côtés. Nous avons entrepris cette ascension extraordinaire, dans l’immensité du roi des montagnes, c’est l’autre nom du Nanga Parbat. Chantal aimait la vallée de l’Indus. Nous y avions été plusieurs fois. Il y a sept-mille mètres de différence entre l’Indus et le sommet, le Diamir. On atteint rapidement des altitudes élevées, si l’on évite les avalanches dans ses couloirs escarpés et les épouvantables chutes de pierres. Nous avions choisi de tenter la voie Kinshofer. Une belle aventure. Une sacrée expédition. Nous étions fiers de notre projet. Nous primes du plaisir dans les préparatifs rapides. A notre arrivée nous étions captivés par le versant Rupal, avec ses quatre-mille-cinq-cents mètres de paroi rocheuse. C’est la paroi rocheuse la plus haute du monde, faite de granit notamment. Une belle escalade que je n’ai jamais tentée. Situé entre deux zones thermiques, cette montagne est rude. Je me souviens de ses vents forts qui me dissuadent aujourd’hui encore de toute envie d’y retourner.

En terminant sa phrase, Nick attendit quelques instants. Sarah remarqua la larme fine et brillante qui perlait sur la joue de Nick. Il souffrait. Il n’avait plus évoqué ces souvenirs depuis qu’il avait quitté la montagne. Il savait qu’il avait envie de retourner sur cette montagne, pour retrouver Chantal et lui offrir une sépulture. Mais la loi de la montagne est faite ainsi. Ce que la montagne prend, elle ne le rend pas forcément. Sarah était bouleversée par l’histoire de cet homme fort et vulnérable à la fois. Il dissimulait bien une blessure béante sous sa carapace.

-          Je suis désolée, j’ai été sotte. Je n’aurais pas dû vous poser cette question ».

Il avait les deux mains devant son visage. Sarah prit son mouchoir et passa délicatement sur les joues de Nick pour sécher les larmes qui y devenaient plus nombreuse, sans une grande pudeur. Avec son autre main, elle caressait la joue de Nick. Recroquevillé sur lui, il continua son récit. Ses pieds étaient montés sur le siège, comme s’il craignait d’être précipité dans le vide imaginaire sous son corps. Il revivait la scène en montagne. Sarah, a ses côtés, se représentait l’ascension, le rocher tantôt gris et rouillé, tantôt délité. Elle entrevoyait la neige sans doute présente de ça et de là. Elle fermait les yeux et se représentait la trame sous un ciel bleu avec le vent que Nick venait d’évoquer. Mais elle ne pouvait imaginer le froid mordant et inhumain qui tétanisait les doigts, handicapait l’escalade et menaçait la sécurité. Elle n’avait aucune idée de ce froid abominable qu’elle n’avait jamais connu et qui saisit violemment les extrémités pour provoquer les pires engelures avant d’aspirer la vie petit à petit. Nick reprit :

-          Le grand alpiniste anglais Alfred Mummery fut la première victime de cette montagne, en dix-huit-cent-quatre-vingt-quinze. La conquête du sommet fut renouvelée après quelques disparitions parmi les meilleures alpinistes du monde. Au début de la seconde guerre mondiale c’est le célèbre Heinrich Harrer qui tenta sa chance avec des cordes en chanvres, et du matériel bien moins sophistiqué qu’aujourd’hui. Vous connaissez sans doute ? »

-          J’ai lu le livre émouvant, sept ans au Tibet », répondit-elle.

-          Günther et Reinhold Messner ont réussi l’ascension de la face la plus dure en dix-neuf-cent-soixante-dix. Mais Günther est mort emporté par une avalanche dans la descente. L’ascension n’est rien. Il faut aussi revenir ».

Il s’était tu et respirait profondément. Plusieurs minutes passèrent. Inconsciemment, Sarah avait pris la main droite de Nick entre ses deux mains. Elle sentait les battements de son cœur en pressant sa paume contre la main robuste de l’homme. Elle était touchée par le drame qu’elle avait deviné dès le début. Hors de l’avion, le ciel était à peine clair, le soleil flirtait avec l’horizon. Après un long moment de silence, elle s’aventura, d’une voix tendre et douce, en chuchotant :

-          Si ces souvenirs sont trop éprouvants… », elle voulait l’épargner, mais il l’interrompit.

-          J’avais rencontré Jean-Christophe Lafaille à son retour, en deux-mille-trois. Il avait ouvert une nouvelle voie sur le Nanga Parbat, qu’il avait baptisé Tom en hommage à son fils. C’était trois ans avant que Jean-Christophe ne disparaisse à son tour en Himalaya.

-          Vous aimeriez retrouver le corps de votre femme, n’est-ce-pas ?

-          En réalité nous n’avons pas eu le temps de nous marier.

-          Vous vous êtes blessé à ce moment-là ? »

Chantal était devant, elle grimpait en tête. Elle était très forte. Elle faisait très attention, mais en montagne on ne peut faire attention qu’à soi. Le danger est venu du dessus. Un danger sournois et inévitable. Un sherpa portait une réserve de bouteilles d’oxygène, une charge lourde, trois cents mètres plus haut. Il voulait faire une pause et n’avait pas pris garde à son fardeau. En un instant, malgré les hurlements, elle a été heurtée par le ballot de cinquante kilos qui tombait à vive allure. Elle était exactement sur la trajectoire. Je l’ai vu se plaquer contre la paroi. J’ai espéré que le paquet l’évite. Arrivé à sa hauteur, les bouteilles d’oxygène étaient à quarante centimètres de la face de la montagne. Quarante centimètres, c’est beaucoup plus que l’épaisseur du corps d’une femme blottie contre la montagne. Ce sont tout d’abord quelques cailloux qui ont rebondit contre son casque, à mon grand soulagement. Mais l’instant d’après, la charge s’abattait sur son sac à dos et elle fut